Cette semaine, on a apporté à mon attention un texte qui parlait d’antifragilité et utilisait notamment la métaphore du kintsugi pour penser les épreuves humaines.
J'ai spontanément eu l'élan d'écrire. Pas tant pour répondre à ce texte en particulier que parce qu’il s’inscrit dans un discours beaucoup plus large qu'on entend régulièrement dans le coaching, le développement personnel, certaines approches spirituelles et même dans certaines approches psychologiques.
On nous parle de résilience, d’antifragilité, de croissance post-traumatique, de blessures transformées en force, de fissures réparées avec de l’or. On nous invite à sortir de notre zone de confort, à utiliser l’adversité pour grandir, à nous demander ce que l’épreuve vient renforcer en nous ou encore à devenir une « meilleure version » de nous-mêmes grâce à ce que nous avons traversé.
À première vue, ces discours peuvent sembler profondément porteurs. Ils parlent de pouvoir d’agir, d’espoir, de transformation, de capacité humaine à continuer à vivre après l’épreuve.
Mais lorsqu’ils sont appliqués indistinctement à la souffrance, à la violence et au traumatisme, ils reposent aussi sur des prémisses que je crois nécessaire d’interroger.
Parce qu’un être humain n’est pas un matériau que l’adversité devrait rendre plus solide.
Parce qu’être profondément affecté par ce qui nous arrive n’est pas un signe de fragilité.
Parce que les mécanismes de survie ne sont pas des échecs de résilience.
Et parce que faire de la souffrance une occasion de croissance attendue peut faire violence à notre fonctionnement humain profond et contribuer à la victimisation secondaire, notamment dans les pratiques d’accompagnement, mais aussi plus largement dans nos discours sociaux et institutionnels.
Le problème ne concerne donc pas seulement certaines nuances autour du concept d’antifragilité. Il concerne aussi les catégories mêmes de « fragile », « fort », « brisé » et « amélioré » lorsqu’elles sont appliquées aux êtres humains et à leurs épreuves.
Un être humain qui est submergé par une expérience n’est pas « fragile ».
Son système nerveux fait précisément ce pour quoi il est construit : assurer sa survie.
Il mobilise, anesthésie, fige, dissocie, protège quand ce qui arrive dépasse ce qui peut être traversé et intégré à cet instant.
Ce ne sont pas les signes d’un être humain cassé. Ce sont des réponses de survie légitimes et nécessaires. Ce ne sont pas des choix. L’être humain est doté d’un système nerveux intelligent qui assure en permanence notre survie. C'est vivant et dynamique, à tout instant.
Et ensuite, lorsque la sécurité intérieure devient disponible avec des conditions extérieures favorables et sécures, ce qui avait dû être protégé, retenu ou immobilisé peut parfois être traversé et intégré. C’est la complétion traumatique (voir entre autres Peter Levine, particulièrement *Eye of the Needle*).
Il n’y a donc pas de « fissure » à remplir d’or. Il n’y a pas un être humain brisé qui devient une version améliorée de lui-même.
Et surtout : qu’est-ce que « devenir plus fort » veut dire?
Tolérer davantage de souffrance? Être moins affecté? Ne plus pleurer? Continuer à fonctionner sous davantage de stress? Avoir moins besoin des autres? Ne pas s'effondrer?
Beaucoup de manifestations que notre société appelle « force » peuvent justement être des adaptations de survie : hyperfonctionnement, coupure émotionnelle, suradaptation, contrôle, valorisation de l'indépendance, capacité à supporter l’insupportable, endurer sans rien dire, spiritual bypassing.
La « force » peut alors être une dissociation traumatique, une anesthésie traumatique.
Inversement, un être humain profondément sécurisé peut être traumatisé par une agression, un cancer, la mort d’un enfant ou une catastrophe. Il n’est pas « fragile ». L’événement a simplement dépassé ce qu'un organisme humain pouvait traverser dans ces circonstances.
C’est également là que la métaphore de l’antifragilité devient, à mes yeux, dangereuse : elle transforme l’épreuve en quelque chose qui devrait produire un gain.
Mais pourquoi faudrait-il que la souffrance nous améliore?
Et surtout, en quoi la souffrance, nos épreuves et les traumatismes nous améliorent?
Avoir vécu de la violence conjugale ne donne pas à quelqu’un sa capacité de dire non : elle peut précisément la lui enlever pendant un temps.
La violence ne crée pas la sécurité intérieure : elle la détruit.
La violence ne donne pas la souveraineté : elle peut immobiliser la capacité d’agir, de choisir.
La violence ne crée pas le lien relationnel : elle peut rendre le lien dangereux.
Et lorsqu’une personne retrouve ensuite son non, son corps, son pouvoir d’agir, sa capacité de choisir et sa sécurité, il est profondément trompeur de créditer la violence de ce retour.
Ce n’est pas la violence qui l’a « rendue plus forte ».
C’est le vivant qui a survécu, protégé, puis retrouvé, une fois le processus complété, ce que la violence avait rendu inaccessible.
Et il existe pour moi une différence fondamentale entre :
« J’ai traversé, intégré et complété ce qui m’est arrivé et, aujourd’hui, je choisis ce que j’en fais. »
et :
« Je choisis de VOIR ce qui m’est arrivé comme quelque chose qui me fait grandir. »
La deuxième proposition peut donner une impression de pouvoir et de choix. Mais elle peut aussi permettre de ne pas rencontrer pleinement les émotions, l’impuissance et l’horreur de ce qui a réellement été vécu.
Et même là, je questionnerais le mot « choix ». Notre capacité à rencontrer ce qui nous est arrivé dépend aussi de l’état de notre système nerveux, de notre sécurité intérieure et des conditions relationnelles et environnementales dont nous disposons.
Pouvoir arriver profondément à :
« J’ai été totalement impuissante devant quelque chose qui n’aurait jamais dû m’arriver. Mon organisme a fait tout ce qu’il pouvait pour me protéger, et je n’avais aucun enseignement à en tirer pour que cela devienne acceptable. »
demande justement une immense sécurité intérieure.
Cela demande souvent du lien d’attachement, de la corégulation, de pouvoir être rejoint dans ce qui a été vécu, suffisamment de sécurité pour que l’organisme puisse enfin rencontrer et compléter ce qu’il n’avait pas pu traverser à l’époque.
Et ce sont malheureusement des conditions encore très peu offertes dans notre société.
Si quelqu'un évite constamment, plutôt que de commencer par :
« Comment allons-nous le sortir de sa zone de confort? »
une lecture sensible au système nerveux demande :
« Qu'est-ce qui rend actuellement l'exploration trop coûteuse ou trop menaçante pour cet organisme? »
C’est aussi pourquoi, dans un discours qui condamne autant l’évitement, j’y vois paradoxalement le risque d’une forme massive d’évitement : le spiritual bypassing.
Transformer rapidement l’horreur en croissance, en sens, en force ou en évolution peut permettre de ne pas avoir à rencontrer l’horreur comme horreur.
Même chose pour le « sens ». Une personne peut choisir de donner une direction à sa vie après une épreuve. Cela ne signifie absolument pas que l’épreuve avait une fonction, qu’elle devait arriver ou qu’elle était nécessaire à son évolution.
On peut avoir entièrement traversé une épreuve ou de la violence et arriver simplement à cette conclusion :
« C’était horrible. Cela n’aurait jamais dû arriver. Aucun être humain ne devrait vivre cela. »
Et cela peut être une intégration complète.
L’être humain n’a aucune dette de croissance envers ce qui l’a fait souffrir.
Il n’a pas à transformer ses blessures en or.
Ce que l’on retrouve sous le traumatisme n’est pas nécessairement un moi amélioré.
C’est simplement : SOI.
Et je crois qu’une approche réellement sensible au trauma devrait commencer beaucoup moins par :
« Qu’est-ce que cette épreuve vient renforcer en toi? »
que par :
« Qu’est-ce qui t’est arrivé? Qu’a dû faire ton organisme pour survivre? Et de quoi as-tu besoin maintenant pour retrouver suffisamment de sécurité, de liberté et de capacité d’agir? »
Parce que l’humain n’est pas un objet fragile qu’il faudrait casser pour le rendre plus beau.
Et la souffrance n’est pas un programme d’amélioration de l’être humain.
Et si nous faisions davantage confiance au vivant qu’à l’idée de devenir plus fort?
Mélanie Ouimet, fondatrice du mouvement francophone de la neurodiversité et co-chercheuse en autisme
