La plasticité cérébrale permet-elle d’expliquer et de renverser l’autisme ?

Plasticité cérébrale et plasticité modal-croisée, deux phénomènes pourtant complètement distincts, sont confondus lorsque nous parlons d’autisme. Ainsi, certains chercheurs attribuent la « cause » de l’autisme à une plasticité cérébrale aberrante et souhaitent renverser le processus. 

La plasticité cérébrale (neuroplasticité, plasticité neuronale) est la capacité qu’a le cerveau à façonner ses connexions entre autres en fonction des expériences vécues et de l’environnement dans lequel il évolue. Il s’agit du remaniement des circuits nerveux et ainsi, certaines connexions neuronales ou réseaux de neurones peuvent être créés, consolidés, défaits ou réorganisés. Le cerveau est donc malléable et évolue ainsi tout au long de la vie. Ce phénomène est évidemment extrêmement complexe et plusieurs mystères demeurent.  

Par exemple, ce potentiel d’adaptation du système nerveux permet au cerveau de récupérer après des troubles ou lésions et peut également réduire les effets des altérations structurelles causés par des pathologies[1].

Lorsqu’on considère la plasticité cérébrale en autisme, plusieurs éléments sont à considérer. D’une part, nous partons du principe que le cerveau autistique comporte des lésions, des zones affaiblies, des altérations. D’autre part, nous considérons que ces « dysfonctionnements » dans le cerveau autistique proviennent d’une certaine « aberration » du phénomène de plasticité cérébrale, ce qui conduirait à des modifications inadaptées du cerveau et à des défaillances des systèmes fonctionnels nécessaires à une cognition.

Dans cet optique, certains spécialistes croient que ce potentiel d’adaptation pourrait être contrôlé pour réduire ou prévenir ces « dysfonctionnements » cérébraux. Plusieurs croient qu’il pourrait être possible de modifier le « câblage » des neurones dans le cerveau des autistes afin d’encourager, par exemple, les interactions sociales. On veut rééduquer pour remettre les circuits au bon endroit. 


Or, l’autisme ne s’explique pas par une simple plasticité cérébrale mais par une plasticité modal-croisée (réorganisation neuronale, réorganisation intermodale) !


Une distinction majeure ! La plasticité cérébrale ne permet pas de changer les fonctions des aires cérébrales alors que la plasticité modal-croisée modifie la fonction d’une aire précise dans le cerveau. 

Nous pouvons faire un parallèle avec les non-voyants de naissance qui utilisent les aires visuelles pour traiter les informations sensorielles tactiles ou sonores par exemple. Les neurones des aires visuelles ont donc une autre fonction que celle de voir.  Ce qui donne aux non-voyants un meilleur traitement de l’information non visuelle[2] qu’aux voyants. C’est ce que l’on appelle une réorganisation fonctionnelle des aires visuelles. Pour les aveugles, ce processus a lieu puisque les aires visuelles sont inactives in utéro alors le cerveau réattribue les neurones des aires visuelles à d’autres fonctions. 

Ces régions visuelles inactives sont ainsi récupérées pour optimiser, par exemple, le traitement de l’information auditive ou tactile chez les non-voyants. Les aires visuelles ont donc une autre fonction : celle de traiter les stimulus auditifs ou sonores. 

Pour Laurent Mottron, les facultés supérieures des autistes dans le domaine langagier (autistes Asperger) et de la perception (autistes prototypiques) comportent des similitudes considérables avec les personnes privées d’un sens depuis leur naissance. 

Selon les tâches données, on observe que l’activité cérébrale de certaines aires cérébrales est supérieure chez les autistes par rapport aux non-autistes. Les connexions cérébrales sont également plus élevées. « Il s’agit de régions perceptives, principalement visuelles ou auditives ainsi que d’aires associatives qui permettent d’intégrer les informations venant des différents sens.[3] » C’est ce que nous pouvons appeler une réorganisation des zones cérébrales qui n’a rien à voir avec la plasticité cérébrale ! Lorsqu’on regarde à l’IRM, les régions visuelles sont davantage activées pour traiter l’information entrante que chez les non-autistes. 

Pour simplifier le tout, nous pouvons dire que les autistes utilisent une plus grande zone perceptive (sensitive) de leur cerveau pour traiter l’information entrante. Ayant davantage de connexion, les aires perceptives (sensorielles) des autistes exercent des tâches plus complexes que les non-autistes pour traiter l’information entrante. C’est pourquoi nous parlons d’intelligence perceptive en autisme. Les autistes utilisent la perception autrement que les non-autistes.

Ce qui démontre que le cerveau des autistes ne comporte pas de lésions, mais qu’il est organisé de manière différente.

Pour aller plus loin, brièvement, ce qui distingue les prototypiques et les Asperger est le surdéveloppement de zones cérébrales précises. Le surdéveloppement des zones perceptives (qui empiètent sur les aires langagières) chez les prototypiques et le surdéveloppement des aires langagières (qui empiètent sur les aires motrices) chez les Asperger traitent une grande partie de l’information entrante. Il en résulte des habiletés perceptives chez les prototypiques et des habiletés langagières chez les Asperger. 


Ce qui permet d’expliquer, par exemple, le langage tardif chez les autistes prototypiques. Dans les deux cas, les ressources neuronales favorisent la dimension perceptive de la communication (intérêt pour le matériel imprimé, communication effective) et non celle sociale (abstraite). 

Également, en ce qui a trait aux aveugles, plus tôt survient cette réorganisation neuronale, plus le traitement de l’information auditif ou tactiles par les aires visuelles sera optimisé puisque c’est durant l’enfance que la plasticité cérébrale est plus importante. 

Le même principe survient en autisme. Ainsi, il est de loin préférable de développer les facultés perceptives des autistes afin que le développement du cerveau atteigne son plein potentiel plutôt que de forcer un développement social. Les aires sociales des autistes ne sont pas dysfonctionnelles. Ces ressources cérébrales sont sous-utilisées au profit de la perception surdéveloppée qui traitera une partie de ces informations sociales autrement. 

Comme Laurent Mottron le mentionne « la plupart des programmes d’intervention précoce adoptent une approche réparatrice en se centrant sur les intérêts sociaux. Cette stratégie pourrait monopoliser les ressources cérébrales sur un type d’information que l’enfant traite avec moins de facilité. » Selon lui, en considérant ce modèle, nous devrions « axer les interventions en bas âge sur le développement des forces cognitives particulières de l’enfant, au lieu de les concentrer uniquement sur les comportements manquants, ce qui constitue d’ailleurs une pratique qui pourrait bien lui faire manquer une occasion unique dans sa vie ». Il est alors préférable d’identifier et d’exploiter les forces et intérêts des enfants autistes, comme par exemple, en lui donnant accès au langage écrit plutôt que de les opprimer et forcer une communication sociale réciproque. Similairement aux sourds pour lesquels les facultés linguistiques sont optimisées lorsqu’ils ont accès très tôt aux langages des signes. Comme le souligne le Laurent Mottron, « l’intervention précoce en matière d’habiletés sociales et de langage chez les autistes n’a pas donné de résultats concluants. » Lorsqu’on utilise ces méthodes, « c’est comme si on criait à un sourd congénital, au lieu de l’aider avec le langage des signes. » 

Les aires perceptives du cerveau des autistes réalisent des tâches plus complexes que celles des non-autistes. Ce traitement de l’information atypique permet aux autistes de réaliser des tâches tout aussi complexes que les non-autistes, mais le chemin pour y parvenir est différent, simplement. 

Bien sûr, personne ne sait ce qu’est exactement l’autisme. Aucun marqueur biologique ni génétique permettant de l’identifier concrètement existe. Cependant, nous ne pouvons pas non plus nier que ces divergences cérébrales existent et favorisent vraisemblablement l’intelligence perceptive. Cette réorganisation cérébrale rend les autistes TRÈS réceptifs et sensibles aux détails de leur environnement. Ce fonctionnement perceptif est un traitement de l’information majoritairement via les aires sensitives ce qui favorise un mode de pensée en images, précis, objectif et concret. Cette réorganisation neuronale est une valeur adaptative naturelle du cerveau et de la diversité humaine.

Mélanie Ouimet


[1] https://www.cognifit.com/fr/plasticite-du-cerveau

[2] http://nouvelles.umontreal.ca/article/2015/08/21/la-cecite-temporaire-postnatale-provoque-une-reorganisation-durable-du-cerveau/

[3]http://grouperechercheautismemontreal.ca/SurLeSpectre/Sur_le_spectre_no_2_2016-10.pdf

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