Des cartables dans la tête

Les nouvelles informations doivent être minutieusement identifiées, classifiées et rangées dans un cartable judicieusement destiné à cet effet. Dans la tête de ma fille, tout est ordonné aux détails près.

 

Ma fille nous parle souvent de la manière dont elle organise les informations dans sa tête. Depuis quelques temps, ses explications deviennent de plus en plus claires, fascinantes et très bien verbalisées pour une jeune enfant Asperger. J’avais donc envie de le partager avec vous puisque je crois que cette organisation mentale est similaire pour plusieurs personnes autistes.

Le cerveau de ma fille est une banque de données imposantes et complexes, mémorisée au quart de tour. « Ma mémoire ne me fait jamais défaut, tout est classé dans ma tête, je retiens tout tout tout ! » Nous dit souvent notre fille, et je confirme, sa mémoire est remarquable ! Dans sa tête, nous dit-elle, c’est comme un grand réseau avec plusieurs cartables. Il y a le cartable d’animaux, de ninja, d’hatchimals, d’idées, etc. Chaque grand cartable a plusieurs sections. Par exemple, les animaux seront divisés en catégories (chevaux, hamster, chat, chien) et parfois, en sous-catégories (couleur, poils, écailles, grandeur).

« On ne peut pas changer les cartables ! Ça n’a pas de sens » me dit-elle. Les cartables ne s’inversent pas. On ne peut pas les changer comme on veut, ça « bogue » dans la tête. Ainsi, quand une nouvelle information entre, il faut revoir l’ensemble des cartables et voir dans lequel il est possible de classer l’information reçue. Parfois, c’est facile, parfois, il faut faire toute une jonglerie mentale pour y parvenir. « Ah ! Dans quoi je vais mettre ça maintenant ! Attends, je dois réfléchir. » Et la voici partie dans un monologue infini et captivant, essayant de trouver un sens, une logique pour réorganiser l’ensemble de son cerveau. Défaire un cartable, le remonter, introduire la nouvelle information, détruire un cartable, en créer un nouveau, etc. C’est ardu !

Lorsqu’un élément est perturbé, qu’une information est incohérente, trop imprévisible, inconnue, son image mentale explose. La désorganisation s’installe, parfois à une vitesse fulgurante. « C’est mon cartable à idées qui a explosé en pleins de petits morceaux. » me dit-elle, encore épuisée par la désorganisation. « Ça me donne mal à la tête et je pèse fort avec mes mains sur mes oreilles pour ne pas perdre l’idée. » Cris et colère (peur, impuissance) s’emparent d’elle. Le besoin de silence, de calme et de temps est pressant.

De l’extérieur, ses comportements peuvent sembler rigides et son tempérament très intransigeant. « Mais, qu’est-ce qu’on va faire si ça ne fonctionne pas ? C’est quoi le plan B maman ? Je dois prévoir, au cas où le plan A ne fonctionne pas. » « Je veux tout savoir et on ne change pas les plans. » me dit quasi quotidiennement ma fille, qui monologuera à voix haute encore toutes les possibilités inimaginables pour s’imaginer, s’organiser et être enfin prête ! Ensuite, rien ne doit changer, du moins, sans avoir été avertie et pas trop souvent. Le besoin de savoir, de contrôler SON environnement est omniprésent. La prévisibilité permet d’éviter de faire « sauter » ses schémas mentaux et ses cartables dans sa tête et de se désorganiser, de se décomposer en miettes. Elle n’est pas rigide ou contrôlante des autres, elle souhaite seulement se protéger de la surcharge.

 

Mélanie Ouimet

 

 

 

1 thought on “Des cartables dans la tête”

  1. Si seulement mes parents m’avaient aussi bien comprise (écoutée) ! Je fonctionne par boîtes mentales et tiroirs. Je visualise les liens entre les choses aussi, c’est assez complexe à expliquer, ça veut dire que les boîtes ou tiroirs sont empilés/encastrés de manière particulière avec des passages et des mouvements. Mais la moindre désorganisation chamboule tout ! et les états de fatigue renversent toute la structure…
    Ta fille (et toi à sa suite) a merveilleusement décrit tout ça.

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